Divic NARA KASSA

Sujet: Les veillées de contes en milieu berba du Bénin : instance de régulation sociale

Résumé

De tous les genres de la littérature orale, le conte apparaît comme un art premier, un art qui touche tous les publics. C’est le genre littéraire oral le plus répandu et universel ; tous les peuples d’Afrique noire en disposent et il diffuse des valeurs sociales partagées par tous à travers le monde. Chez les populations berba malheureusement, et partout d’ailleurs, la tradition du conte connaît, dans une moindre mesure, un déclin. En milieu berba des temps anciens, tout le monde se réunissait les soirs autour du feu pour écouter le conte. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) ont tout envahi, prenant ainsi la place des contes et infligeant une apparence désuète à tout. Malheureusement, ces TIC n’ont pu jouer le rôle des contes: celui de réguler la société. Il faut alors travailler à faire revenir les veillées de conte en milieu berba à cause de leur fonction moralisatrice des jeunes en particulier et de toute la société en général.

Mots clés : littérature orale – conte – régulation sociale –

Abstract

Of all the kinds of oral literature, storytelling appears as a prime art, an art that touches all audiences. It is the most widespread and universal oral literary genre; All the peoples of black Africa have it and it disseminates social values ​​shared by all the peoples of the world. In the Berba populations, unfortunately, and everywhere else, the tradition of the tale is declining. In the Berba circles of ancient times, everyone gathered around the fire in the evenings to listen to the tale. But today it is no longer the case. Information and Communication Technologies (ICT) have invaded everything, thus taking the place of tales and inflicting an outdated appearance on everything. Unfortunately, these ICT could not play the role of tales: that of regulating society. We must then work to bring back the tales of tales in Berba because of theirmoralistic function of young people in particular and of the whole society in general.

Key words: Oral literature- tale- social regulation.

Présentation publique ou exposé doctoral

Monsieur le Président du jury,

Messieurs les membres du jury.

        En ce jour où nous avons l’honneur de présenter le travail de recherche de notre mémoire pour l’obtention de la maîtrise, nous vous souhaitons la bienvenue et vous saluons respectueusement. Nous vous remercions pour votre présence effective à cette soutenance et vous exprimons toute notre gratitude pour avoir accepté d’apprécier ce travail.

Le sujet de notre travail s’intitule : « Les veillées de contes en milieu berba du Bénin : instance de régulation sociale ».

La motivation de cette étude se justifie par trois raisons majeures.

En effet, la première raison vient du fait que les veillées de contes disparaissent en milieu berba. La conséquence qui découle automatiquement de cette situation est qu’on constate des dérives sociales chez les jeunes. Vues sous cet angle, les veillées de contes constituaient un facteur de lien social.

Le deuxième motif est le fait que la tradition orale, vecteur d’éducation, de moralisation et de conscientisation, se meurt au profit d’autres types de cultures véhiculées par les médias. Les technologies de l’information et de la communication ont pris la place des contes. Un constat qui nous fait dire que si rien n’est fait, c’est la culture berba qui disparaitra.

La troisième raison est qu’en entreprenant cette étude, nous avons l’ambition de contribuer à la survivance du conte berba, et partant, préserver la culture berba.

C’est l’ensemble de ces raisons qui nous ont poussé à entreprendre cette étude et à formuler notre sujet.

 Pour commencer l’examen de ce sujet, nous avons défini les mots clés qui le composent. Ce sont : les veillées, le conte, les veillées de contes, une instance, la régulation sociale. En effet, Geneviève Calame-Griaule définit le conte comme d’abord « une fiction qui relate des évènements imaginaires hors du temps ou des temps lointains »[1] mais elle précise par la suite que certains contes racontent « la réalité des évènements arrivés dans un village, ou à des personnages connus ».[2]Le conte berbase comporte de l sorte. C’estdonc une narration qui regroupe des récits où se mêlent réalité, imagination, fantastique et merveilleux dont le but est de divertir, de moraliser et de conscientiser. Le dictionnaire Larousse (2008) définit la veillée comme la réunion de personnes qui passent un temps s’écoulant entre le repas du soir et le coucher. Les veillées de contes sont donc les temps que les gens du village passent ensemble le soir pour dire des récits d’aventure. Une instance est un organisme ayant le pouvoir d’examiner, et la régulation se définit comme l’action d’harmoniser, d’assurer un fonctionnement correct. C’est la capacité à établir des règles, à imposer des normes de conduite.L’adjectif « sociale » indique tout ce qui appartient à la société. La régulation sociale, selon Jean-Daniel Reynaud, « crée des règles de vie en société qui permettent la communication, l’échange social, la collaboration, l’arbitrage et le compromis »[3]

En somme, ces définitions nous ont amené à la compréhension suivante du sujet : les séances nocturnes pour dire des contes en milieu berba constituent un mécanisme qui permet de fixer les règles à la société  afin qu’elle reste stable et vive en harmonie.

Le conte alors chez les Berba joue des rôles sociaux. Ce sont ces rôles que nous avons analysés tout au long de notre recherche.

Mais avant, nous avons cherché à savoir le contenu du conte qui lui permette d’être une organisation qui régente la vie en société, au point de constituer une institution au même titre que le droit, le mariage, le système foncier, etc. Cependant, avec Odile Puren, on sait que les contes africains transmettent « des valeurs de la société »[4], dans laquelle ils sont contés. Il n’est donc pas superflu ni spéculatif de s’intéresser aux contes de la société berba. Ils renferment et propagent en vérité des valeurs morales pour l’équilibre communautaire. On se demande alors quelles valeurs de l’humain recèlent les contes berba. Mais peut-on y répondre en ignorant le fonctionnement du conte chez les Berba, en passant sous silence ses fonctions? Si tant est que le conte revêt cette importance aux yeux de tous, quelles actions entreprendre pour sa survivance en milieu berba?

Monsieur le Président du jury,

Messieurs les membres du jury,

Le sujet de notre étude ainsi justifié, notre travail s’est proposé comme objectifs

– de présenter la population berba ;

– de situer le conte à l’intérieur de la littérature orale berba ;

– de montrer que le conte berba sert à maintenir une société en équilibre et en harmonie ;

– de voir comment sauvegarder le conte berba menacé de nos jours de disparition.

 Ces objectifs ont généré des hypothèses de travail. En effet, au regard du comportement des jeunes berba, dépourvus de sagesse, de codes et principes de morale, nous avons estimé que le conte berba crée une société harmonieuse et paisible à travers les valeurs morales qu’il véhicule. Les veillées de contes berba dans leur  forme ancienne disparaîtront, mais le conte ne périra pas.

Afin de conduire à bien nos analyses, nous avons organisé la démonstration autour d’un plan en quatre chapitres. Le premier présente la population berba et sa culture, en mettant l’accent sur son histoire, sa structure familiale, sociale et économique et sur sa langue. Le deuxième chapitre situe le conte au sein de la littérature orale berba après l’élaboration d’une problématique des genres littéraires oraux en biali et le même chapitre décrit le système de contage chez les Berba en évoquant les conditions socioculturelles  de son énonciation. Il se termine en montrant comment le matériau du travail a été constitué. Avec  le troisième chapitre, la réflexion aborde les fonctions sociales du conte chez les Berba afin d’en montrer la fonction cardinale de  « régulateur social ». Enfin, le quatrième chapitre constate la raréfaction de nos jours des veillées de conte en milieu berba et propose des actions à entreprendre pour ne pas le voir disparaître.

Pour réaliser ce travail, nous avons utilisé des méthodes de recherche. Lorsqu’il s’est agi de la collecte des contes et de quelques informations sur le terrain par exemple, un questionnaire d’enquête a été élaboré et exploité oralement. Cette méthode dite expérimentale a permis de recueillir et de constituer ainsi un corpus de contes berba comportant des manifestations des valeurs morales ainsi que diverses informations sur la vie des populations berba. L’autre méthode utilisée est la sociocritique. Elle reconnaît l’influence de la société dans la production littéraire. Cette approche a permis d’étudier dans les contes berba l’instance de régulation sociale qu’ils constituent et qui rendent compte de certains traits culturels de cette société.

        Monsieur le Président du jury,

        Messieurs les membres du jury,

Au terme de nos investigations et de nos analyses, il ressort que les Berba sont une population de la région de l’Atacora, située au nord-ouest du Bénin et que la commune de Matéri est en majorité leur territoire. Les Berba sont venus du Burkina Faso et appartiennent à la lignée des Gourmantché. Les guerres de conquête avec les Tyocossi, la sécheresse, la famine, la sorcellerie et les mortalités récurrentes ont été les principales raisons qui les ont poussés à quitter leur Burkina natal pour se réfugier au Bénin dans cette région de la Pendjari. A cela s’ajoutent des conditions écologiques favorables à la vie humaine et aux activités économiques

Vivant essentiellement et traditionnellement de l’agriculture, de l’élevage, de la chasse et de la pêche, de l’artisanat et du commerce, les Berba sont liés par une culture riche et variée. Le dictionnaire Le Petit LAROUSSE (2009) définit la culture comme l’ensemble des usages, des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent et distinguent un groupe, une société. La culture chez les Berba est portée par leur langue, le biali, qui est le véhicule d’une longue tradition orale. Cette culture regroupe la religion, la musique, la danse, la science traditionnelle, les activités ludiques et sportives et la littérature orale. Cette littérature, parlée par essence, est selon Alain Kam Sié, « l’ensemble de tout ce qui a été dit, généralement de façon esthétique, conservé et transmis verbalement par un peuple, et qui touche la société entière dans tous ses aspects »[5].La littérature orale berba regroupe l’ensemble des récits de fiction, transmis oralement, et dont les formes sont variables. Ce sont, entre autres :yuunfu (le chant), tiagəfu (la devinette), tiyekwancaməm (le proverbe), swonda (le panégyrique), kaara (l’incantation), hyiri (le nom), koosi (la malédiction), swombi (le conte).Le mot « swombi » signifie approximativement en français « conte ». Ce même mot désigne en même temps le mythe, la fable, l’épopée, la légende. En fait, il n’existe pas de termes précis en biali pour distinguer à la manière occidentale ces genres littéraires oraux. Le conte berba désigne précisément en français « l’histoire ». Il rapporte des faits réels qui se sont produits dans un village. Il met en scène le réel et l’imaginaire. Il fait fréquemment référence au mythe pour expliquer l’origine des choses, à l’histoire des peuples. C’est le genre premier qui est« au cœur de tous les genres ».[6]Il explique l’origine des choses, influence l’édification des pensées communautaires, régit les rapports entre l’homme et le surnaturel ; il peut faire rire, faire peur, faire réfléchir, permettre d’explorer ses images intérieures. A travers lui, la communauté transmet ses normes et ses valeurs aux enfants afin de les initier au monde des adultes.

Par ailleurs, les conditions d’énonciation du conte berba sont particulières : il était traditionnellement dit le soir, à la tombée de la nuit. L’instant était propice pour divertir les populations en majorité paysannes après de rudes activités champêtres. On contait également au rythme des saisons : on commençait dès la sortie de la nouvelle igname et on arrêtait dès qu’apparaît le nouvel haricot. Hormis ces raisons sociologiques liées aux travaux champêtres, le conte berba peut se dire à tout moment.

Pour le présent travail, nous avons, grâce à un enregistreur, collecté des contes. En fait, on a eu recours à trois informateurs, tous locuteurs natifs biali. La procédure a consisté en une audition des contes suivie d’un questionnaire en entretien direct avec les informateurs. Un corpus constitué de 18 contes a été enregistré. Ensuite, ces contes ont été codés pour des besoins de leur référence  tout le long du travail. Le codage est fait en considérant la première lettre du mot ‘’conte’’, ajouté aux initiales des noms et prénoms de nos informateurs, et accompagné d’un chiffre arabe pour signaler le conte dont il s’agit. Pour raison de volume, nous avons transcrit  trois  contes. La transcription des contes s’est réalisée sur la base de l’alphabet phonétique biali, ensuite la traduction de la version biali est juxtalinéaire ou littérale, puis littéraire.

Les veillées de conte en milieu berba sont les moments par excellence qui favorisent le rapprochement des différentes classes d’âges et de couches sociales sans aucune distinction. C’est le moment où les enfants restent ensemble avec les plus âgés pour s’exprimer en toute quiétude. Elles constituent l’école traditionnelle où les enfants s’informent et se forment. Ceux-ci s’abreuvent aux valeurs humaines nécessaires pour la dignité et la valorisation de l’espèce humaine et son épanouissement.

Le conte berba présente aussi une satire acerbe des vices afin de débarrasser de nos comportements tout ce qui avilit l’existence de l’homme.

Du point de vue des valeurs humaines, il magnifie celles qui indiquent comment atteindre la sagesse et la vertu dans la société. Il exhorte au pardon, à l’entraide, la solidarité, l’amour, la compassion, la bonté, le respect de la hiérarchie, la fraternité, l’hospitalité, l’humilité, la tolérance, bref, tout comportement qui vise le bien de son prochain et de la société toute entière.

Ensuite, le conte berba critique et dénonce les mœurs sociales et toutes les formes d’intolérance qui dégradent l’être humain. Ces critiques s’adressent à tous les prédicateurs de l’apocalypse qui sont appelés à réviser leurs comportements ignobles. Ainsi, le conte crée et entretient un univers d’optimisme qui suscite la sécurité et l’espoir de vivre en groupe.

Les veillées de contes indiquent aux jeunes les comportements qu’il faut adopter et les déviances qu’il faut éviter. Elles réglementent les conduites et font oublier les soucis. Le conte permet ainsi de maintenir l’ordre dans la société traditionnelle berba et permet une vie paisible. Il est à juste titre un « régulateur social » ou simplement un « code de la vie ».

Fort de tout cela, ce travail propose des actions essentielles pour la survivance du conte berba, menacé de nos jours de disparition due aux injonctions de la modernité et du progrès. Tous les villages s’urbanisent et il faut se plier aux nouvelles réalités. Les nouvelles technologies de la communication ont pris la place des contes et se chargent désormais d’éduquer les jeunes. Ayant contribué à la « mort » du conte, ces nouvelles technologies peuvent également contribuer à sa « résurrection ». La radio, la télévision, Internet peuvent alors être des moyens de conservation du conte berba. Aussi, faut-il collecter les contes berba et les conserver dans un livre. Le support papier est très important dans la conservation et a l’avantage d’offrir la possibilité à un grand nombre de personnes d’avoir accès au conte berba. Il faut également inscrire le conte dans le programme d’enseignement afin de permettre aux jeunes d’aujourd’hui de bénéficier de ses richesses.

Monsieur le Président du jury,

Messieurs les membres du jury,

Voilà présentés les résultats auxquels nous ont conduit nos recherches et nos analyses. Il faut sincèrement avouer que nous ne prétendons pas avoir fait un travail exempt de reproches, tant au niveau de la forme que du fond. D’ailleurs, le corpus que nous avons constitué ne peut suffire à poser une science sur ce genre prépondérant de la littérature orale, et que notre étude ne saurait se prévaloir d’avoir été exhaustive. C’est pourquoi nous appelons de tous nos vœux vos remarques et vos corrections afin de nous aider à améliorer ce mémoire.

Monsieur le Président du jury,

Nous vous témoignons nos sincères reconnaissances, pour avoir accepté de présider et d’apprécier les résultats de nos modestes recherches et analyses.

Messieurs les membres du jury,

Tout en vous remerciant pour l’écoute attentive que vous avez prêtée à cette présentation, nous vous renouvelons toutes nos gratitudes pour avoir accepté de juger ce travail avec toute la rigueur scientifique.

Infiniment merci !


[1] Geneviève Calame-Griaule, cité par Mahamadou Sangaré in « Contes et littérature orale » tiré de Ethnologie et langue, la parole chez les Dogons, Paris, Gallimard, 1965, p.24.

[2] Geneviève Calame-Griaule, op.cit. p.28.

[3] Jean-Daniel Reynaud, « Pour une sociologie de la régulation sociale », in Sociologie et Sociétés, Paris, Conservatoire national des arts et métiers, Volume 23, numéro 2, automne 1991, p.5.

[4]  Odile Puren, La revue TEHERAN, « Les contes africains : une école vivante de la transmission de la tradition », N0 52, mars 2010, p.2.

[5] Alain Kam Sié, « Revue du laboratoire universitaire de la tradition orale », Ouagadougou, n°4, p.10.

[6] Pierre Monsard, « Le conte oral traditionnel » in Littérature gabonaise, notre librairie, n° 105, avril-juin, 1991, p.58.